Pourquoi mesurer ses émissions?

La décarbonation n’est plus seulement une ambition environnementale. Elle devient progressivement un enjeu de compétitivité, de conformité réglementaire et de résilience économique.
Pour identifier les actions les plus pertinentes, suivre les progrès réalisés et piloter efficacement sa stratégie climatique, une entreprise doit disposer d’indicateurs fiables. La mesure des émissions constitue ainsi le point de départ de toute démarche de réduction de l’empreinte carbone.
Un contexte réglementaire qui accélère la nécessité de mesurer les émissions
Marion Ripaux – Responsable Développement Energies et Carbone à AFNOR Energies nous a proposé un rappel du contexte réglementaire à l’échelle européenne, puis nationale en partageant les différents référentiels de comptabilisation existants.
Initialement, la mesure des émissions de gaz à effet de serre est longtemps restée un exercice volontaire, principalement mobilisé dans le cadre des démarches RSE. Et aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Désormais, entre les nouvelles réglementations européennes et les exigences croissantes des donneurs d’ordre, les entreprises doivent être capables de produire des données carbone fiables, traçables et comparables.

Cette évolution s’inscrit notamment dans la dynamique du Pacte Vert européen, qui vise la neutralité carbone à l’horizon 2050. Pour atteindre cet objectif, l’Union européenne déploie progressivement plusieurs dispositifs qui impactent directement les acteurs du transport et de la logistique.
Parmi eux, le futur système ETS2 (Emissions Trading System 2) constitue un changement majeur. Prévu pour s’appliquer aux carburants utilisés dans les secteurs du transport routier et du bâtiment, ce mécanisme étendra le principe du marché carbone européen aux énergies fossiles consommées par les véhicules routiers.
Concrètement, les fournisseurs de carburants devront acquérir des quotas correspondant aux émissions générées, ce qui devrait progressivement renchérir le coût du diesel et des énergies fossiles. L’objectif est donc clair : orienter les investissements vers des solutions moins émettrices et accélérer la transition énergétique. Cette évolution renforce la nécessité pour les entreprises de connaître précisément leur empreinte carbone et d’anticiper l’impact économique de leurs choix logistiques.
Parallèlement, la publication de la norme ISO 14083 marque une étape importante dans l’harmonisation des méthodes de calcul des émissions de transport. Publiée en 2023, cette norme internationale établit une méthodologie commune pour quantifier et déclarer les émissions de gaz à effet de serre générées tout au long d’une chaîne de transport, qu’il s’agisse de fret ou de voyageurs. Elle couvre l’ensemble des modes de transport et vise à garantir une plus grande transparence et une meilleure comparabilité des résultats.
Pour les chargeurs comme pour les transporteurs, cette normalisation change profondément la donne. Elle permet de parler un langage commun lorsqu’il s’agit d’empreinte carbone et répond à une demande croissante des clients souhaitant comparer objectivement les performances environnementales des différentes solutions logistiques.
Collecter la bonne donnée : un prérequis souvent sous-estimé
Si la réglementation et les méthodologies de calcul se structurent, une question demeure centrale : où trouver les données nécessaires au calcul des émissions ?
C’est pourquoi nous avons requis le témoignage de Boris Bernard, Directeur des opérations chez S3PWeb. Il nous a présenté son approche de la collecte et de l’exploitation des données transport. Son intervention a mis en lumière un constat partagé par de nombreuses entreprises : les informations utiles au calcul de l’empreinte carbone existent déjà, mais elles sont souvent dispersées dans différents systèmes et difficiles à consolider.

Distances parcourues, kilométrage réel, consommation de carburant, itinéraires empruntés, temps de roulage, chargement des véhicules ou encore taux de remplissage constituent autant de données indispensables pour obtenir une mesure représentative des émissions de gaz à effet de serre.
C’est dans ce contexte que les solutions de télématique embarquée prennent toute leur importance. Installées directement dans les véhicules, elles permettent de remonter automatiquement des données d’exploitation en temps réel ou quasi temps réel. À travers des interfaces connectées, ces informations peuvent ensuite être agrégées et valorisées afin de produire des indicateurs environnementaux fiables.
L’intérêt est double. D’une part, les entreprises limitent les saisies manuelles et améliorent la qualité des données utilisées pour les calculs carbone. D’autre part, elles disposent d’une vision beaucoup plus fine de l’utilisation de leur flotte : kilomètres parcourus, consommation énergétique, temps de ralenti, optimisation des tournées ou encore comportement de conduite. Une véritable solution pour mieux comprendre les enjeux de l’écoconduite.
L’intervention de S3PWeb a également souligné que la donnée environnementale ne doit pas être considérée comme un indicateur isolé. Lorsqu’elle est croisée avec les données opérationnelles de l’entreprise, elle devient un véritable outil de pilotage permettant d’identifier des leviers d’amélioration tant sur le plan économique qu’environnemental.
Cette capacité à transformer la donnée brute en indicateurs de décision constitue aujourd’hui une étape clé pour engager une démarche de décarbonation robuste et durable.
Retour d’expérience : transformer une obligation en levier de performance
En troisième partie de ce webinaire, nous avons eu la chance d’avoir le témoignage de l’entreprise C-Log avec Elise Buhan – Responsable RSE et Qualité, avec Florence Mazaud et Marion Bonaventure de la société Sightness en support. Dans le cadre sa démarche RSE, l’entreprise C-Log a déployé une solution de mesure et de pilotage des émissions transport avec la solution Sightness. Il a été souligné plusieurs bénéfices concrets:
- une meilleure visibilité sur les émissions générées tout au long de la chaîne logistique ;
- l’intégration d’indicateurs carbone dans les échanges avec les prestataires transport ;
- l’identification des actions les plus impactantes dans les plans de décarbonation ;
- une meilleure capacité à arbitrer les décisions lorsque le coût de l’énergie évolue fortement.
La donnée carbone devient ainsi un véritable critère de pilotage au même titre que les coûts, les délais ou la qualité de service.
Des projets désormais accessibles

Contrairement à certaines idées reçues, les projets de mesure des émissions ne nécessitent pas forcément des années de déploiement.
Le retour d’expérience présenté lors du webinaire montre que l’obtention des premiers résultats peut intervenir relativement rapidement lorsque les données sont disponibles et que les équipes sont mobilisées. La disponibilité et la qualité des données restent toutefois des facteurs clés de réussite.
Qu’il s’agisse des importations, du maritime ou du routier, les réglementations européennes renforcent progressivement l’intégration du coût carbone dans les activités économiques. Les entreprises doivent donc dès aujourd’hui anticiper ces évolutions dans leurs budgets transport, leurs appels d’offres, leurs calculs de coût complet et leurs stratégies d’investissement.
Une donnée stratégique pour l’avenir
Les échanges ont également mis en évidence une tendance forte : la donnée carbone est appelée à devenir un actif stratégique de l’entreprise.
Au-delà des obligations réglementaires et des démarches RSE, elle pourra alimenter de nouveaux usages, notamment grâce aux outils d’intelligence artificielle qui permettent d’enrichir les analyses et de croiser les indicateurs environnementaux avec d’autres données opérationnelles.
Cette convergence entre performance environnementale, numérique et innovation ouvre de nouvelles perspectives pour les entreprises du transport et de la logistique.
Débuter par la mesure pour mieux agir
Le principal enseignement de ce webinaire est simple : il est difficile de réduire ce que l’on ne mesure pas.
La mesure des émissions de gaz à effet de serre ne constitue pas une finalité, mais un outil indispensable pour orienter les décisions, prioriser les investissements et construire une trajectoire crédible de décarbonation.
Dans un contexte où les attentes réglementaires, économiques et sociétales se renforcent, disposer d’une vision précise de son impact carbone devient un véritable avantage pour anticiper les transformations à venir.