
Chaque jour, plusieurs centaines de véhicules entrent dans les centres-villes pour approvisionner les commerces. Chacun optimise sa propre tournée, mais rarement le système dans son ensemble. Comment continuer à livrer efficacement tout en préservant la qualité de vie, le patrimoine et l’attractivité commerciale avec, en toile de fond, un objectif commun : réduire l’empreinte carbone ?
C’est la question posée lors de la table ronde qui a réuni quatre acteurs en lien avec Dinan et la logistique urbaine :
- Dominique Orhant, conseiller municipal chargé du commerce, de l’artisanat et du développement économique à la Mairie de Dinan-Léhon
- Océane Beigneux, animatrice du réseau des boutiques franchisées Glaces Moustache
- François Lemoine, président et fondateur des Coursiers Dinannais
- Mathieu Maupaste, responsable logistique et distribution chez France Boissons
Un centre-ville contraint, mais vivant
Le point de départ est un constat partagé localement : « il y a trop de camions », avec une congestion chronique du centre-ville.
Dominique Orhant : « J’ai lancé en 2021, après le COVID, un diagnostic de logistique urbaine. Et rien que de lancer ce mot « logistique urbaine » dans une collectivité, ce n’est pas forcément évident. Il a fallu d’abord convaincre progressivement pour finalement élaborer un budget.»
Voici quelques données chiffrées partagées par M. Orhant :
- Dinan : 15 000 habitants
- 100 000 personnes fréquentent la ville au moins une fois par mois
- Près de 800 000 touristes par an
- 650 commerces avec un faible taux de vacance commerciale
- Une ville médiévale dense, avec seulement trois accès principaux et sans véritable contournement
- 1400 véhicules de livraison par jour, dont 90 poids lourds articulés, 300 porteurs, plus de 1000 fourgonnettes et petits camions
- Environ 500 heures de stationnement gênant par semaine
- Plus de 600 livraisons quotidiennes vers les commerces
- 21% des flux générés par le secteur CHR (cafés, hôtels, restaurants) qui représente 135 commerces
Les conséquences observées sont nombreuses :
- Congestion chronique du centre-ville.
- Difficultés de circulation.
- Stationnements en double file.
- Pollution et nuisances sonores.
- Dégradation du patrimoine urbain (trottoirs, maisons à pans de bois, voirie pavée).
- Dégradation de l’expérience touristique.
Dominique Orhant : « Nous avons travaillé essentiellement dans un premier temps sur les horaires de livraison jusqu’à 11h00 pour favoriser le tourisme local »
Par la suite, plusieurs aménagements ont ainsi vu le jour à Dinan : de nouvelles aires de stationnement dédiées et le développement de pistes cyclables (double sens cyclable). M. Ohrant met aussi en avant une rencontre déterminante avec Les Coursiers Dinannais, illustrant l’alignement entre un problème identifié par la collectivité et une solution portée par un entrepreneur local.

Du côté des commerçants, Mme Beigneux des Glaces Moustache a confirmé que les contraintes sont bien réelles. Le bâti ancien limite fortement les espaces de stockage, l’accessibilité reste compliquée, et il faut sans cesse coordonner les horaires de piétonnisation, les horaires d’ouverture des boutiques et la disponibilité du personnel pour réceptionner les marchandises. Pour y faire face, une véritable solidarité s’est organisée entre commerçants pour la réception des livraisons.
Mais ces contraintes ont aussi un revers positif : les aménagements de piétonnisation offrent un cadre plus agréable et plus sécurisé, qui profite directement à l’attractivité commerciale du centre-ville et réduit fortement les impacts sur le bâti ou encore les pavés.
De cette première séquence, nous pouvons retenir que des contraintes d’accès accompagnées d’un aménagement réfléchi rendent le centre-ville plus vivant, mais elles déplacent la complexité logistique vers les acteurs économiques.
Le casse-tête du dernier kilomètre, vu par les transporteurs
Distributeur pour les CHR — qui représentent 21 % des flux de livraison à Dinan — France Boissons vit ces contraintes au quotidien. Matthieu Maupaste, responsable logistique et distribution, nous a fait part des problématiques auxquelles sont confrontés ses chauffeurs, dans des centres-villes, comme à Rennes ou encore des sites comme le Mont Saint-Michel.
Matthieu Maupaste : « Nous faisons beaucoup de centre-ville, et on s’adapte principalement à l’existant ».
Cela se traduit par des temps d’attente plus longs pour ses chauffeurs, de la manutention complexifiée avec des conséquences sur leurs conditions de travail, des accès difficiles aux caves avec des escaliers étroits, de l’imprévisibilité dans leurs tournées : la liste des difficultés est longue. À l’inverse, certains aménagements simples, comme des espaces de stationnement dédiés, facilitent nettement la gestion du dernier kilomètre.
Nous noterons que le véritable coût du dernier kilomètre n’est pas tant celui du transport que celui du temps perdu accumulé jusqu’à la livraison finale.
Cyclologistique et mutualisation : des solutions qui marchent déjà
Face à ces constats, des solutions crédibles existent et certaines sont déjà à l’œuvre à Dinan.
La cyclologistique, un modèle économiquement viable
François Lemoine nous a partagé la genèse des coursiers dinannais après son retour sur son territoire de naissance et sa rencontre avec M. Orhant.
François Lemoine : « Je suis tombé, je pense, au bon moment aussi parce qu’il y avait une équipe déjà en place à la collectivité sur ce sujet. De plus, la loi Agec sur la collecte des déchets et notamment des biodéchets allaient se mettre en place en 2023. Donc pour nous, c’était plutôt chouette d’arriver en fin d’année 2021 pour présenter un projet de cyclologistique. J’ai vite compris que les problématiques de livraison à Dinan étaient identiques aux grandes villes, et j’ai trouvé l’oreille avec Dominique, avec qui nous nous sommes accordés sur le besoin de ce type de logistique à mettre en place, à la fois pour remplacer certains camions du dernier kilomètre, mais aussi pour remplacer certains camions du premier kilomètre. Donc il y avait ces besoins pour la collecte des déchets, de faire respirer la ville, mais aussi de ne pas la détériorer, ce qui peut aussi avoir un coût pour la ville. »
Toute cette activité déjà en place pourra encore se compléter avec d’autres projets de collecte, ce qui rendra le modèle économique encore plus viable avec une diversité de services : livraison de colis, de courses, de repas, relais transporteurs et collecte de déchets.

A la question pourquoi le vélo est le complément idéal du camion pour le dernier kilomètre, François Lemoine appuie cette notion en citant pour exemple des livraison de farine pour les boulangers :
François Lemoine : « Il est clair que nous ne remplacerons jamais totalement le camion »
Durant cet échange, il est mis en avant le rôle de facilitateur de la mairie ou de la collectivité pour permettre à des acteurs économiques de s’emparer de ces enjeux.
Suite à cette intervention, il est demandé à Matthieu Maupaste – France Boissons, à quel moment en tant que transporteur, il pourrait externaliser son dernier kilomètre.
Matthieu Maupaste, nous a fait part d’échanges « avec la boîte à vélo en Bretagne pour trouver des solutions de livraison en vélo. C’est sûr que quand on pense aux boissons, on pense tout de suite aux fûts, aux cartons de vin, aux caisses de sodas, mais on a également le café, les chocolats chauds. On a beaucoup de petites produits légers. Il faut aussi comprendre que sur les CHR, on a également différentes tailles de CHR. On va retrouver des très gros clients avec une tonne en poids livré, mais on a aussi environ 20% de volume sur l’hyper centre qui vont représenter moins de 80 kilos. Donc, de notre côté, nous avons échangé et mis en place des livraisons avec Tout en vélo par exemple sur Rennes. En tout cas, c’est le début de la genèse des petits services de livraison (cartons de café ou de sirop par exemple). Nous avons aussi eu l’accord de notre direction pour développer une tournée entière à partir de cette année. Nous n’allons jamais supprimer tous nos camions, c’est impossible. Comme la farine, quand on va parler d’une palette de vin, ça n’a pas de sens non plus. De même pour les fûts, ça fait 42 kilos, c’est impossible. Donc les acteurs de la cyclologistique vont plus nous aider sur nos petits clients. Chacun peut y gagner financièrement, tant que la satisfaction client reste garantie.«
François Lemoine : « économiquement, on ne peut pas se retrouver vraiment plus cher qu’un camion. La dimension écologique est certes chouette, mais c’est le service qui prime. Ce qui va être recherché chez nous, c’est l’effet de service premium avec un coût similaire. »
Donc plusieurs prérequis se dégagent pour externaliser son transport du dernier kilomètre sur de la cyclologistique: s’assurer de la rentabilité de l’opération, avoir la capacité de traiter des volumes et des poids suffisants, garantir la traçabilité des marchandises, disposer d’un espace de livraison dédié, et organiser la gestion de la logistique retour (reverse logistique).
La mutualisation, une tendance de fond
Moins visible mais tout aussi structurante, la mutualisation des livraisons progresse également comme chez Glaces Moustache.
Océane Beigneux : « Notre plan logistique est cadencé et les besoins d’approvisionnement sont consolidés dans un espace commun à Saint-Malo, avant d’être livrés par un véhicule en propre »
Cette organisation permet de mieux maîtriser les fréquences de livraison et de s’adapter plus facilement aux contraintes réglementaires. Mme Beigneux met aussi en avant l’intérêt de s’appuyer sur une association des commerçants comme à Saint-Malo. Cette pratique facilite la mise en place d’opérations logistiques optimisées, tout particulièrement lors de grands événements comme la route du Rhum.
Quelles perspectives pour demain ?
La collectivité, les opérateurs et les commerçants continuent de travailler à de nouveaux projets pour faire évoluer la logistique urbaine dinannaise, dans la continuité des premiers aménagements engagés. Du côté des transporteurs, ces réflexions s’inscrivent également dans des stratégies de plus long terme, à l’échelle des groupes. Chacun d’entre eux met en avant l’importance de travailler ensemble, chacun avec ses compétences et de partager ses problématiques, ses solutions.
Ce qu’il faut retenir de cette table ronde :
- La cyclologistique peut être un modèle économiquement viable, offrant une solution souple pour faciliter les livraisons en centre-ville contraint.
- La mutualisation, plus complexe à mettre en place, est un enjeu clé pour demain : elle contribuera fortement à la décongestion des centres-villes et à la réduction de l’empreinte carbone.
- Le collectif fait la différence : l’engagement des acteurs locaux et l’attachement au territoire sont des vecteurs essentiels pour faire émerger des initiatives vertueuses — à l’image de cette table ronde organisée dans le cadre du Mixenn Tour.

Découvrez également les structures qui nous ont soutenu pour cette 6ème étape :

La prochaine escale se déroulera à Saint Brieuc en fin d’année. Restez à l’écoute !
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