L’objectif de cette table ronde est d’ouvrir la réflexion et de comprendre dans quelles conditions un développement conteneurisé pourrait être pertinent : quels sont les besoins, sur quels flux, quelles contraintes et quelles opportunités.
Pour en discuter, trois acteurs de la chaîne logistique maritime ont croisé leurs regards :
- Suliak Aubin, responsable du développement commercial du port de Saint-Malo
- Loïc Briand, directeur général de Grain de Sail
- Nicolas Pux, responsable grands comptes chez Ovrsea
Mixenn : Pouvez-vous vous présenter et nous partager une évolution marquante que vous observez dans le secteur de la logistique maritime ?

Suliak Aubin : Je suis responsable du développement commercial du port de Saint-Malo, qui regroupe plusieurs activités : logistique et trafic de passagers notamment. Le port est avant tout un outil au service de son territoire et de ses chargeurs. Notre rôle est de recueillir les besoins pour construire ensuite des solutions adaptées, en lien avec l’ensemble des opérateurs locaux.
Loïc Briand : Chez Grain de Sail, nous avons démarré en 2020 avec un premier voilier-cargo démonstrateur, qui était alors une première mondiale dans ce format moderne. Depuis, nous avons changé d’échelle avec un second navire, toujours au départ de Saint-Malo, avec des lignes régulières vers New York et les Antilles. L’objectif aujourd’hui est de continuer à croître en allant chercher davantage de volumes directement auprès des chargeurs.
Nicolas Pux : Je représente Ovrsea, transitaire, et j’accompagne nos clients chargeurs avec une dimension forte sur la décarbonation des transports. Aujourd’hui, je vois deux tendances : d’un côté, un attachement croissant aux ports secondaires pour leur fluidité et leur fiabilité ; de l’autre, une volonté de décarboner les chaînes logistiques, à condition d’être accompagnés et rassurés sur la performance des solutions.
Le potentiel actuel du port de Saint-Malo
Mixenn : Suliak, pouvez-vous nous décrire quelles sont aujourd’hui les capacités du port de Saint-Malo en termes d’infrastructures et de moyens ?
S.A : Le port de Saint-Malo traite environ un million de tonnes de marchandises par an. Entre 60 et 70 % passent par le port intérieur, principalement des flux agricoles, et le reste concerne la ligne ferry vers Portsmouth. Deux manutentionnaires locaux assurent les opérations portuaires, avec des capacités de stockage en entrepôts. L’arrivée d’un navire au GNL sur la ligne transmanche a permis d’augmenter la capacité de fret, avec environ vingt remorques supplémentaires par rotation.

Un plan d’investissement jusqu’en 2032 prévoit la modernisation des infrastructures et des équipements, pour environ 200 millions d’euros portés par la Région Bretagne et le concessionnaire. L’objectif est que nos infrastructures répondent toujours mieux aux besoins des usagers.
Mixenn : Loic, en tant qu’utilisateur, qu’est-ce qui vous a conduit à choisir Saint-Malo comme port d’attache ?
L.B : La première raison est simple : nous sommes basés ici. Mais au-delà de ça, Saint-Malo offre une infrastructure historique, des quais disponibles et surtout une vraie qualité de service. Depuis 2020, nous n’avons jamais connu de blocage sur nos opérations de chargement ou déchargement. Même en cas d’aléas, les acteurs locaux savent trouver des solutions rapidement. C’est un vrai avantage : la flexibilité et l’agilité d’un port à taille humaine, où tout le monde se connaît.
Mixenn : Nicolas, plus largement, pouvez-vous nous dire quel rôle jouent aujourd’hui les ports secondaires dans l’organisation des flux internationaux ? Est-ce une vraie alternative aux grands ports, ou un complément ?
N.P : Ils jouent un rôle essentiel. À l’échelle mondiale, les ports secondaires les plus importants sont en Chine. On observe surtout une montée en puissance du modèle “hub and spoke” : un port pivot concentre les flux, puis les redistribue vers des ports secondaires. C’est déjà visible en Europe, avec des ports comme Rotterdam qui redistribuent vers Le Havre ou Dunkerque. En France, Dunkerque illustre déjà bien ce modèle. Saint-Malo pourrait s’y inscrire à une autre échelle, à condition d’organiser efficacement la chaîne logistique autour du port.
Pour quels marchés ?
Mixenn : Avez-vous des volumes ou des tendances à partager sur un potentiel de flux conteneurisés au départ de Saint-Malo ?
N.P : Je n’ai pas de chiffres précis, mais il existe clairement des volumes sur la zone, à l’import comme à l’export. La demande existe déjà. Le sujet principal, c’est l’organisation du projet et surtout l’identification d’un acteur “sponsor” capable de structurer la démarche. Les transitaires peuvent agréger des flux et identifier des routes pertinentes, mais la clé reste un chargeur engagé, capable de donner de la visibilité à un armateur.
Mixenn : Loïc vous exploitez déjà des lignes véliques vers les États-Unis et les Antilles. Ces routes ouvrent elles la voie à un positionnement spécifique pour Saint-Malo ?
L.B : Je ne dirais pas que c’est la seule voie, mais le transport vélique constitue clairement un axe différenciant. Il montre qu’on peut opérer des lignes long-courriers fiables autrement, notamment sur des segments où la qualité de transport et la cohérence environnementale sont des critères importants.

Les conditions de faisabilité
Mixenn : Qu’est-ce qui rend aujourd’hui un port crédible pour accueillir une ligne conteneurisée régulière ? Quels critères remontent vos clients chargeurs ?
N.P : Le premier facteur, c’est la fidélité des chargeurs : ceux qui passent par un port secondaire y restent souvent, car ils y trouvent de la qualité de service et de la proximité. Mais plusieurs conditions sont indispensables :
- Un chargeur identifié et engagé
- L’implication des pouvoirs publics
- La mobilisation des transitaires et des transporteurs
- Et surtout une coordination complète de la chaîne logistique
Il faut aussi accepter une réalité : un port secondaire implique une rupture de charge, donc un impact sur les temps de transit. Mais cela peut être accepté si le projet est bien construit.
Mixenn : Côté port, quels investissements seraient nécessaires pour accueillir des flux de conteneurs ?
S.A : Les besoins sont assez ciblés : des capacités de stockage adaptées, des moyens de levage dédiés et des équipes formées à la manutention conteneurs. Le port dispose de foncier disponible, avec environ 44 à 49 hectares mobilisables. Mais au-delà des équipements, la vraie question est celle de la crédibilité du projet : il faut s’appuyer sur des flux réels portés par un chargeur pour convaincre un armateur d’investir.
Mixenn : Pensez-vous que les ports secondaires, plus petits, offrent une vraie agilité dans les chaînes logistiques ?
L.B : L’agilité est réelle. Les acteurs locaux maîtrisent leur métier et savent absorber des opérations complexes. Mais le sujet central n’est pas technique, il est économique : sans chargeurs engagés, aucune ligne ne peut être viable. On observe d’ailleurs une évolution : certains chargeurs commencent à privilégier la robustesse des chaînes logistiques plutôt que la seule optimisation des coûts.
Mixenn : Un port comme Saint-Malo peut-il demain jouer un rôle particulier dans des chaînes logistiques plus décarbonées ?
N.P : Oui, notamment via la réduction des distances terrestres en pré et post-acheminement. La proximité et la moindre congestion sont des avantages concrets. Sur certains grands ports, la saturation devient un frein opérationnel. Les ports secondaires peuvent donc apporter une alternative plus fluide et parfois plus efficace sur le plan environnemental.
Une opportunité à confirmer collectivement
Cette table ronde avait avant tout pour objectif d’ouvrir la réflexion sur l’avenir de Saint-Malo dans les chaînes logistiques de demain. Les échanges ont mis en évidence plusieurs atouts du port, notamment son agilité, sa proximité avec les acteurs du territoire et une qualité de service reconnue.
Reste une question essentielle : existe-t-il un besoin réel des chargeurs pour une offre conteneurisée au départ de Saint-Malo ? C’est de cette demande que dépendra la faisabilité d’un tel projet.
Les entreprises concernées sont donc invitées à partager leurs besoins et leurs attentes afin de nourrir cette réflexion et d’évaluer l’opportunité de développer de nouveaux flux conteneurisés au départ du port.

Découvrez également les structures qui nous ont soutenu pour cette 6ème étape :

La prochaine escale devrait se déroulera à Saint Brieuc en fin d’année. Restez à l’écoute !
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