Mixenn est allé à la rencontre d’Anne Gerbeau, adjointe au directeur des achats et de la logistique et Julien Hody, responsable logistique, prestations et moyens généraux du CHU de Rennes pour échanger sur les actions concrètes mises en place pour réduire l’empreinte carbone de leur flotte. Engagé dans une démarche progressive d’électrification et d’optimisation des usages, l’établissement partage des enseignements utiles pour les acteurs souhaitant engager la transition de leur parc de véhicules.
Mixenn : Pouvez-vous nous présenter votre structure, les missions associées à votre flotte, ainsi que quelques chiffres clés ?
Anne Gerbeau : Nous pilotons la logistique au CHU de Rennes, avec un périmètre large : logistique hôtelière et générale, flotte automobile, atelier mécanique, transport sanitaire, ainsi que le projet logistique lié à la reconstruction du CHU.
Julien Hody : Notre flotte compte 153 véhicules et parcourt 2,3 millions de kilomètres par an. Elle est très hétérogène : poids lourds de 12 à 19 tonnes, véhicules frigorifiques, bennes à ordures, ambulances, véhicules du SAMU, Véhicules Sanitaires Légers (VSL) et véhicules de service. Près de 20 % du parc roule moins de 5.000 kilomètres par an, mais répond à des missions très spécifiques.
A.G : Nous sommes 100 % propriétaires de notre parc, sans recours à la location. Cela s’appuie sur un atelier mécanique entièrement intégré : 5 mécaniciens assurent l’ensemble des entretiens, des aménagements spécifiques (batteries auxiliaires, frigos embarqués, mobilier technique) jusqu’aux révisions courantes. Seule la grosse carrosserie et la vitrerie sont externalisées. Nous pratiquons également la réaffectation interne : un véhicule de coursier parcourant 40.000 kilomètres par an devient, après 2 à 3 ans, un véhicule à usage plus modéré. Cette logique donne plusieurs vies à nos véhicules.


Mixenn : Quelle est votre politique de transition énergétique et quels choix d’énergies avez-vous fait ?
A.G : Pendant longtemps, notre politique était 100 % diesel. Les premiers véhicules électriques sont arrivés dès 2013 pour les navettes inter-sites et les coursiers. À partir de 2019, la LOM (Loi d’Orientation des Mobilités, ndlr) a déclenché une réflexion plus globale.
J.H : Le vrai point de bascule a été 2023, avec une étude complète sur le verdissement du parc. Depuis, tous nos achats sont faits prioritairement en électrique, y compris pour les poids lourds lorsque l’offre le permet. Quand ce n’est pas possible, nous nous orientons vers des motorisations alternatives : hybride, essence ou B100. Aujourd’hui, notre flotte fonctionne avec un mix diesel, essence, électrique, hybride et B100. Une cuve B100 est en étude d’implantation
A.G : Notre démarche repose sur deux axes : verdir le parc, mais aussi l’optimiser. Dans le cadre de son projet de modernisation, tous les services de MCO (Médecine, Chirurgie et Obstétrique, ndlr) du CHU seront centralisés sur un site unique à Pontchaillou à horizon 2029, ce qui réduira fortement les flux inter-sites. Nous avons donc anticipé une réduction du parc dès 2023 qui réduira mécaniquement notre bilan carbone.
Mixenn : Pouvez-vous nous détailler le projet de déploiement de la mobilité électrique ?
J.H : Nous avons commencé par un test en conditions réelles. En 2024, nous avons déployé un premier fourgon électrique pour la logistique hôtelière, sur un usage intensif (20.000 à 25.000 km par an) sur route et en centre ville. Nous avons adapté le gabarit pour préserver la charge utile. L’investissement s’élevait à 140.000 €. Le véhicule assure des tournées quotidiennes de 8h à 16h.
Fin 2025, le bilan est positif :
- Forte satisfaction des utilisateurs
- Réduction d’environ 6 tonnes de CO₂ par an
- Economie de 3.500 € de carburant
Fort de ce retour, nous avons commandé un poids lourd électrique frigorifique. Il assurera les liaisons entre Pontchaillou et l’Hôpital Sud (au sud de Rennes, ndlr) pour le transport des repas. Ses caractéristiques : 5,7 tonnes de charge utile, 150 km d’autonomie, pour un investissement de 368 000 €. Nous estimons un gain de 7 tonnes de CO₂ par an et une économie de 6 000 litres de gasoil.
A.G : Sur les infrastructures, nous avions anticipé. Lors de la reconstruction de notre plateforme logistique, nous avons prévu dès la conception la possibilité d’installer des bornes à chaque porte à quai. Elles seront installées courant mars 2026.
C’est cette logique de cohérence, pensée brique par brique, qui guide nos projets.
Anne Gerbeau, adjointe au directeur des achats et de la logistique

Mixenn : Quels ont été les principaux enjeux et difficultés rencontrés ?
A.G : Le principal défi, c’est l’accompagnement au changement. Quand nous avons présenté un véhicule électrique aux équipes du SMUR par exemple, la réaction a été immédiate : « l’électrique, ce n’est pas fait pour nous ». Le frein psychologique est réel mais légitime pour ce type d’activité qui ne doit souffrir d’aucun aléa.
J.H : Pour lever ces freins, nous avons organisé des temps d’échange et de formation ciblés. Avec les chauffeurs, nous avons fait tester un véhicule électrique pendant une semaine sur différents types de flux (linge, hôtellerie, restauration). Pour le premier fourgon, nous avons aussi sélectionné une équipe précurseur. Le secteur transport logistique hôtelier était le plus motivé : nous avons commencé par là. Et cela a fonctionné.
Mixenn : Avez-vous bénéficié d’aides financières pour ce projet ?
J.H : Pour le prochain véhicule poids lourds 100% electrique, nous allons bénéficier de Certificats d’Économies d’Énergie (CEE) à hauteur de 36 000 €, soit environ 10 % du coût du poids lourd. C’est utile, mais très limité face à un investissement de 368 000 €.
A.G : C’est d’ailleurs paradoxal. Si les institutions fixent des objectifs de réduction du bilan carbone et des pourcentages d’achats de véhicules propres, les ressources ne sont pas toujours au rendez-vous : ce sont donc vraiment des choix d’établissements. Nous sommes satisfaits d’avoir pu convaincre notre direction, mais tous les établissements ne disposent pas des mêmes leviers.
En 2023, la direction générale a accordé un budget complémentaire de 2 millions d’euros sur 5 ans, et ce, au-delà du coût qu’auraient représenté des véhicules thermiques équivalents. Cela a rendu le virage de la transition possible.
Mixenn : Quelles sont vos prochaines étapes pour poursuivre cette transition ?
J.H : À court terme, nous attendons le retour d’expérience sur le poids lourd électrique. Si les résultats sont positifs, l’électrique restera notre priorité.
Nous visons 34 % de véhicules électriques à horizon 2033, peut-être même plus car l’offre des constructeurs s’est considérablement élargie depuis notre étude de 2023. L’acquisition récente de 3 VSL électriques par le CHU porte déjà à 50 % la part du parc VSL en tout électrique. La porte reste également ouverte au B100, à l’hydrogène ou au rétrofit, dès que les coûts, les offres des constructeurs et les marchés publics le permettront.
A.G : Nous suivons aussi de près les évolutions réglementaires et celles des centrales d’achat comme l’UGAP ou UniHA, qui conditionnent fortement nos possibilités d’acquisition.
Mixenn : Pour conclure : si vous aviez un conseil à donner avant de se lancer ?
A.G : Prenez le temps de faire un bon sourcing. Il n’existe pas de trajectoire unique. Chaque flotte est différente, chaque usage aussi. Il faut personnaliser la démarche et pour cela, il faut aller voir ce qui se fait ailleurs via des retours d’expérience ou témoignages. Et surtout, restez en veille réglementaire. Ne vous engagez pas sur une seule énergie : l’agilité et le mix énergétique sont essentiels.
J.H : Rencontrez les constructeurs très en amont. Impliquez-vous aussi dans les groupes de travail des centrales d’achat : c’est là que se construisent les cahiers des charges qui guideront vos prochains achats.